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Voyant les foules, Jésus fut bouleversé au plus intime de lui-même envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. Il dit alors à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson » (Mt 9, 36-38) ... Alors Jésus appela à lui ses douze disciples, et il les envoya en mission deux par deux.
Jésus voit les foules, il regarde les foules… Et Matthieu nous dit que, quand Jésus voit les foules il est bouleversé au plus intime de lui-même. À aucun moment, on ne voit en Jésus une sorte d'indifférence, d'insensibilité, on ne voit que sa réaction immédiate face aux personnes. Ici, face aux foules, Jésus est pris aux entrailles, pris en plein ventre, pourrait-on dire. Le mot grec signifie « le retournement d'un utérus au dedans du ventre d'une femme ». Et c’est cela qui est dit de Jésus. C'est le mot le plus fort pour traduire le bouleversement d'un être qui est comme une femme voyant souffrir ou mourir son enfant, et qui est bouleversée au plus intime d'elle-même.
Et là, quand Jésus voit les foules - et à travers les foules c'est l'humanité, c'est le monde - il est aux prises avec une étreinte, un retournement du cœur qui est immense. Ce qu'il voit, c'est qu'il n'a pas affaire à un peuple, un peuple conduit par un pasteur, il a affaire à une masse de gens, à ces foules qui sont là et qui vont partout, dans tous les sens, qui sont abattues, désemparées parce qu'elles n’ont pas de berger. Elles n'ont pas de berger ! Face à cela, Jésus vit un bouleversement profond qui est une intense douleur, mêlée à une colère.
Pourquoi dis-je une colère ? Parce que dans la Bible, dès qu'on trouve cette expression : "Ils n'ont pas de berger", le lecteur juif, ou celui qui connaît bien l'Ancien Testament, est immédiatement renvoyé à la colère du prophète Ézéchiel (Ezéchiel 34) et à celles d'autres prophètes comme Jérémie (Jérémie 23). Ils expriment la douloureuse colère de Dieu qui dit : « Les bergers d'Israël sont des faux bergers, ils ont abandonné mon peuple, ils se sont engraissés sur le dos des brebis, ils les ont ravagées pour nourrir leur panse, ils n'ont pas montré où est Dieu. Ils n’ont pas montré et le peuple meurt de la désaffection sordide des bergers d'Israël ». Chez Ezéchiel comme chez Jérémie, Dieu réagit en annonçant qu’il viendra lui-même prendre soin de ses brebis, particulièrement des plus faibles et des plus chétives.
Il y a là une colère, une colère prophétique et si on la relie à ce mot qui dit l’émotion de Jésus face aux foules, c'est la colère d'une mère qui voit qu'on fait du mal à son enfant, qu'on perd son enfant. Alors Jésus est là devant les foules, et il voit qu’on n'a pas montré où est Dieu, qu'on ne l'a pas dit. Il voit l’immense travail à accomplir pour rassembler l’humanité entière. Et c'est précisément de là que naît l'envoi en mission, c'est de là que naît le ministère apostolique. L'envoi en mission de Jésus, l'envoi des disciples, l'envoi des apôtres, l'envoi de tous, aujourd'hui, l'envoi des chrétiens baptisés, l'envoi de ceux qui participent à un ministère, les prêtres, les diacres, les évêques… Aujourd'hui cet envoi ne peut naître et s'exercer que « sourcé », enraciné dans cette douleur des entrailles du Christ. S'il n’y a pas cela, il n'y a que du fonctionnarisme, de la gestion froide, de l’animation plate : on fait au mieux pour sauver les meubles...
C'est pourquoi aujourd’hui, au moment même où l’Église est fortement secouée, et les chrétiens profondément ébranlés par les révélations récentes, il faut des cœurs de pasteurs, il faut une parole qui dise le vrai, le réel, sans aucun doute. Mais il ne faut pas laisser le peuple désemparé et abattu comme des brebis sans berger ! Il faut dire où est Dieu, il ne faut pas simplement faire des constats désastreux et qui sont réellement horribles. Mais il faut dire où est Dieu ! Que va devenir le peuple de Dieu, si on reste désemparé comme si on n'avait pas Dieu dans notre vie, comme s'il n'y avait pas le Christ dans notre vie ? Il faut se rassembler dans l'Évangile. Il ne faut pas sortir de l'Évangile, il faut rester dedans !
Bien sûr, les chrétiens, les pasteurs, nous avons une responsabilité, là même où certains d'entre nous ont commis des choses atroces sur d'autres, des enfants en particulier. Mais nous n’avons pas seulement la responsabilité de reconnaître ce qui s'est passé, mais aussi celle d'entraîner dans la force de l'Évangile, dans la puissance de l'Évangile, de l'Esprit Saint, du Christ qui rassemble un peuple, qui porte en avant, qui dit où est Dieu, qui nous met au contact de cette source transformante qu'est l'amour brûlant de notre Père ! Et si on ne va pas là, on va se diluer, on va se morfondre dans un sentiment de culpabilité morbide, des discours aqueux ou des vindictes implacables.
C'est là que nous voyons Jésus envoyer ses disciples en mission. Il ne les envoie pas faire de la propagande en disant : "Il faut parler de Dieu à la manière dont j'en parle, moi... Voilà une nouvelle pensée théologique" ou je ne sais pas trop quoi... Non ! L’envoi en mission naît d'une douleur de Jésus face à une situation désastreuse, la douleur d’une immense et vigoureuse tendresse… maternelle ! Et c'est là qu'est la source du ministère, c'est là qu'est la source du témoignage et d’un témoignage à la portée de tous les chrétiens qui ont Jésus Christ… dans le ventre ! Nous n’avons pas à devenir une institution qui devrait sauvegarder son image. Nous sommes des hommes et des femmes baptisés, qui ont été harponnés par le Christ, empoignés par lui. Si on ne sent pas cela c'est la porte ouverte à toutes les dérives et toutes les dissolutions.
En voyant les foules, Jésus dit à ses disciples : "La moisson est abondante". C’est un euphémisme… C'est gigantesque ce que Jésus a devant les yeux. Ce petit bonhomme de Nazareth, petit humain, Dieu fait homme, qui se jette à corps perdu dans la condition humaine… Une existence de trente-trois, trente-six années de vie maximum. Trois années d'activité intense, tout juste deux ans et demi, face au monde entier, à l'humanité entière, aux générations à venir... Qu'est-ce qui brûle dans le cœur du Christ pour qu’il se lance immédiatement dans cette moisson, ce gigantesque chantier ? C'est inouï ! Il s’agit d’une véritable folie, la folie d'un amour brûlant, Jésus est retourné au plus profond de ses viscères d'homme ! "La moisson est abondante et les ouvriers sont peu nombreux !" Ça a toujours été... ne vous tourmentez pas sur le manque de vocations. C'est une fausse question : Jésus y est allé tout seul avec une douzaine de bonshommes qui étaient à peine - parce que ce sont quand même les apôtres - à peine plus dégourdis que nous !
Olivier Sournia
Samedi 9 Octobre 2021
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